22 août 2013

A l'ombre des libertés mortes

Je n'avais pas envie d'écrire sur Prism, Snowden, la NSA, toutes ces histoires compliquées et affligeantes d'espionnage. D'autres le font mieux que moi. Mais il arrive parfois que je ne puisse plus faire autrement pour me sortir certaines pensées de la tête. Passe encore que la NSA et autres grandes oreilles d'ici et d'ailleurs écoutent aux portes et lisent vos mails à Tatie Germaine, mais depuis 2001, c'est notre liberté à tous qui est en jeu. L'arrestation récente de David Miranda vient illustrer mon propos en faisant se rejoindre les deux problématiques.

Premier acte : David Miranda, le mari de Glenn Greenwald a été arrêté et détenu arbitrairement pendant 9 heures -9 heures d'interrogatoire hein, ils ne lui ont pas servi le thé- dans un aéroport londonien, en vertu d'une loi antiterroriste qui fait de chaque citoyen (pardon, sujet) britannique un terroriste potentiel. J'apprends incidemment en lisant ce même article qu'une journaliste du Guardian, Laura Poitras, "a déjà été retenue plus d'une quarantaine de fois dans des aéroports [...] depuis qu'elle a été placée, en 2006, par les Etats-Unis sur la liste des personnes à contrôler en priorité". Pour quelle raison ? Elle gêne : elle a commis des reportages critiques envers l'Administration américaine, et travaille sur les dossiers confiés par Edward Snowden. On se doute bien que ce n'est pas pour ses éventuels liens avec Al Qaïda que le mari du principal catalyseur de l'affaire Snowden a été retenu pour 9 heures d'interrogatoire(1). C'est bel et bien de l'intimidation, et une menace directement adressée à un organisme de presse par le gouvernement de son propre pays.

Deuxième acte : dans un article appelé à faire date, le Guardian révèle que le gouvernement britannique a forcé le journal à détruire des informations fournies au journal par Edward Snowden, le menaçant d'une procédure judiciaire s'il ne coopérait pas.
"Et alors s'est produit l'un des moments les plus bizarres dans la longue histoire du Guardian. Deux experts en sécurité de la GCHQ(2) ont surveillé la destruction des disques durs dans les sous-sols du Guardian, pour être bien sûrs qu'il ne restait plus rien dans ces petits morceaux de métal tordus qui puisse constituer un quelconque intérêt à être passé à des agents chinois."
Là où le tragique (censure, pression, intimidation) confine à l'absurde, c'est dans le paragraphe suivant : "Whitehall était satisfait, mais cette détermination contre un élément symbolique du dossier a montré le peu de compréhension du gouvernement sur l'ère du digital", écrit encore le rédacteur en chef du Guardian. En effet, les disques durs détruits ont tous été copiés au préalable." Sans commentaires.

Contrairement à Pixel libre, je ne suis même pas étonné "qu’un gouvernement sans aucun rapport direct avec la NSA et les États-Unis ait pris ses libertés quant à faire pression sur un organisme de presse". Ce ne sont pas seulement les États-Unis qui sont en cause dans cette affaire. Si l'occasion se présentait, les services français agiraient exactement de la même façon pour préserver leurs petits secrets honteux. 

Je trouve dommage que la déclaration d'Alan Rusbridger, rédacteur en chef du Guardian se limite aux seuls journalistes : "Comme les événements dans un salon de transit d'Heathrow - et dans les bureaux de Guardian - l'ont montré, la menace pour le journalisme est réelle et croissante". Il a raison, bien sûr, mais ce sont tous les citoyens qui sont menacés. La vérité est que nous vivons dans un monde où les États ont peur de leurs citoyens. Pour eux, la menace ce n'est plus Ben Laden, c'est nous. La machine à protéger s'est transformer en machine à surveiller. Il y a longtemps que l'on sait que la lutte contre le terrorisme n'était qu'un prétexte.

Entre 2009 et 2012 rapporte Le Monde, plus de 69 000 personnes ont été retenues contre leur gré pour interrogatoire, afin de déterminer si elles ne préparaient pas des attentats sur le territoire britannique. 97% des personnes ont été interrogées pendant moins d'une heure. 0,06% ont été interrogées pendant plus de 6 heures. En 2013, 1 mari de journaliste a été retenu pendant les 9 heures légales.(3)

Et demain ? Quelle catégorie de la population faudra t-il intimider ? Les opposants au gouvernement ? Les membres d'une religion minoritaire ? Les gens qui écrivent sur internet que nos gouvernements ne nous représentent plus ?

Voilà où nous en sommes. Et pendant ce temps, sur Twitter, royaume des indignés en pantoufles, on parle de Justin Bieber, on fait tourner des chaînes idiotes et on analyse jusqu'à plus soif les actes de Valls, Manuel, ci-devant policier en civil. 

Dormez braves gens. 

Quand vous vous réveillerez, il se peut que vous n'ayez même plus le droit d'écrire ou lire ce genre d'article.

***

(1) Au fait, pourquoi 9 heures ? Pourquoi pas 8 ou 10 ? Parce que c'est la durée maximale au delà de laquelle la personne doit être relâchée. "A person detained under this paragraph shall (unless detained under any other power) be released not later than the end of the period of nine hours beginning with the time when his examination begins."

(2) Le Government Communications Headquarters (GCHQ, littéralement « quartier-général des communications du gouvernement ») est le service de renseignements électronique du gouvernement britannique. Source : Wikipédia

(3) Si vous voulez d'autres chiffres, lisez donc cet article. Ça date un peu (2010), mais ça montre la disproportion entre les moyens déployés dans cette "guerre contre le terrorisme" et les autres dangers bien réels qui menacent les citoyens, et qui n'émeuvent pas plus que ça nos dirigeants.

Mon titre est bien entendu une référence à Art Spiegelman.

2 commentaires:

  1. Très bon article et excellente conclusion, qui résume bien mes propres angoisses.

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    1. Merci ! C'est un sujet auquel j'évite de penser trop souvent : il faudrait un blog juste pour ça, et c'est déprimant (la réaction de nos contemporains est déprimante, le fait que les gouvernements nous espionnent, ce n'est pas tellement nouveau)

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